Sloane House, un YMCA de New York fermé en 1991, était le plus grand des USA et considéré comme l’un des symboles d’une
certaine époque New Yorkaise dans tout le mélange de meilleur et de pire que la ville pouvait offrir en même temps. A Sloane House se sont rencontrés et ont sympathisé des gens du monde
entier, mais ont également eu lieu des drames et des crimes. Son seul nom évoque des souvenirs pour celles et ceux qui l’ont connu, et qui ont approché ce New York de l’époque, qui
suggérait plus aux Européens, et à beaucoup d’Américains des autres Etats, l’insécurité, la cité de tous les crimes et tous les dangers, qu’un lieu de villégiature tranquille où l’on venait
se détendre. Il fallait faire attention, si l’on allait à New York. Surtout dans le métro. A Paris, quand on parlait d’insécurité, on disait souvent : « On n’est pas à New York,
ici ! » A l’époque, une boutique de Manhattan vendait même, de façon humoristique, un tee shirt sur lequel était imprimée en gros la phrase : « I took the New York
subway and I survived. » (J’ai pris le métro de New York et j’ai survécu.) C’est dire.
Central Park, notamment, gigantesque parc sans lequel Manhattan aurait besoin d’une greffe urgente de poumon, avait la sinistre réputation d’être dans certaines de ses zones un véritable
coupe gorge.
Et puis la municipalité, devant le raz le bol général des New Yorkais, a pris le problème à bras le corps au début des années 90, et a appliqué la politique de la "tolérance zéro".
Et pourtant, la grosse pomme, tout le monde voulait la croquer. Elle restait le symbole du rêve américain dans ce qu’il avait de plus fou, de plus gigantesque. Je rêvais moi aussi, depuis
toujours, de découvrir cette ville dont j’avais tellement entendu parler, je rêvais de monter tout en haut de l’Empire State Building où, du dernier étage balayé par les vents, l’on peut
voir à certains endroits, juste devant soi, une véritable forêt de buildings, le célèbre magasin Macy’s, toujours revendiqué quelques soient les circonstances comme le plus grand magasin du
monde, ou encore de l’autre côté, au loin, un « skyline » époustouflant, d’où émergeaient encore à l’époque les deux tours jumelles, et lorsqu’on baisse les yeux vers l’avenue, en
bas, les voitures devenues toutes petites, qui foncent comme des jouets sur un circuit électrique.
Et mes baskets me démangeaient encore plus de crapahuter le long de la cinquième avenue, de Broadway, de Chinatown ou de découvrir Greenwich Village, depuis que le groupe Supertramp avait
sorti, en 1979, son célèbre album « Breakfast in America », véritable événement musical de l’année, dont je n’avais pas perçu à l’époque le thème de la critique
de l’Amérique et du rêve américain, et qui a tourné et tourné encore sur mon électrophone presque jusqu’à le mettre en panne. Je dévorais des yeux la pochette du disque et je m’étais jurée qu’un jour, moi
aussi, je prendrais mon breakfast in America. Des Corn Flakes, un jus d’orange, un café et des Donuts, s’il vous plait, Madame.
Ce portrait d’un New York rempli de merveilles mais aussi de dangers, où je me suis rendue pour la première fois en 1988, était-il exagéré dans le négatif comme beaucoup de personnes l’ont
pensé ? N’y ayant pas vécu, je ne saurais donner une opinion objective, mais si j’en juge par l’ambiance du lieu où j’ai logé, ce que j’ai vu dans certains quartiers, et certaines
scènes de rue auxquelles j’ai assisté, tout laisse à penser que New York était en effet une ville totalement à part.
Alors vue la mauvaise réputation de la grosse pomme, j’avais donc une certaine appréhension à me rendre seule là bas, mais mon rêve américain de longue date, le manque cruel d’informations
trouvées en France sur le sujet de la politique sociale sous Ronald Reagan (désastreuse) sur lequel je devais me documenter, et mon envie irrésistible de photographier la grosse pomme,
m’ont fait entrer un jour, complètement sur un coup de tête, dans une petite agence de voyage et en ressortir quelques minutes plus tard avec un billet pour un aller-retour en charter. Je
n’ai pas réfléchi une seule seconde au fait que je n’avais pas les moyens de me loger décemment, même pour vingt jours seulement, dans une ville aussi chère -déjà à l’époque ! Trop
tard, le billet était acheté, il fallait me trouver un toit, et le plus « cheap » qui soit !
Je voulais évidemment éviter à New York les dortoirs collectifs comme le Tonbridge Club de Londres, où j’avais logé lorsque, partie quinze jours en vadrouille dans la capitale britannique
avec des copines de lycée quand nous avions seize ans (avec l’accord de nos familles bien sûr, ce n’était pas une fugue), nous n’avions pas préparé une seule minute notre séjour, nous nous
étions seulement dit « Et si on allait à Londres pendant les vacances, les filles ? Oh oui, super génial ! » pour nous retrouver quelques jours plus tard gare du
Nord avec nos sacs à dos, puis dans le bateau, et nous rendre compte, mais seulement une fois arrivées sur place le soir, que nous n’avions pas suffisamment de moyens pour nous loger !
Nous avions alors atterri, sur les conseils d’un hippie, au Tonbridge Club, un club de karaté accueillant après 22 heures les routards désargentés. On payait une livre la nuit (neuf francs
de l’époque, disons un euro trente cinq), et on dormait par terre dans les salles d’entraînement, sur les fins matelas de sport. Un dortoir pour les filles, un autre pour les garçons. Le
seul problème, c’est que même si les bagages pouvaient être laissés sur place, dans la réserve, il fallait attendre vingt deux heures que les derniers cours de sports soient terminés, pour
être admis dans les lieux., et partir tôt le matin. Même si à l’époque, en 1980, le quartier, plein de chats errants, de gens éméchés, de téléphones cassés, de murs taggués, et dont
certaines rues n’étaient plus qu’un alignement de maisons squattées, n’était pas le plus chic de Londres, ce n’était pas vraiment dangereux et le club était un endroit cool et sympa, où le
pire qui pouvait arriver, c’était éventuellement de se faire piquer ses affaires.
La seule solution qui me restait, pour New York, c’était Sloane House. Les tarifs de ce YMCA étaient donnés pour une chambre individuelle, avec bien sûr les toilettes et les douches dans
des salles communes. Un organisme parisien pour étudiants, qui a fermé boutique peu de temps après, proposait même, en plus, si l’on passait par leur intermédiaire, des réductions
supplémentaires pour loger dans cet établissement ! La seule condition était de leur payer la totalité du séjour dès l’inscription, sans possibilité de changer d’avis et se faire
rembourser. J’avais trouvé ça pratique, et de toute façon, je n’avais pas trop le choix. C’était ce qu’on pouvait trouver de moins cher. Je prends donc ma réservation, le cœur d’autant plus
léger que la dame de l’organisme me dit : « vous verrez, c’est vraiment bien, Sloane House ! »
Septembre arrive, je boucle mon sac à dos, je prends mon appareil photo et mon guide « New York en Jeans », et je pars. Dans l’avion, je fais la connaissance d’autres jeunes à
côté de qui je suis assise, et on se met à papoter. Ils connaissent Sloane House pour y être allés deux ans auparavant, et leurs visages commencent à pâlir et à s’allonger quand je leur dis
que je vais loger là. Ils me préviennent que ça craint vraiment. « Si tu veux un conseil, fais comme d’autres personnes font, pousse ton lit contre ta porte le soir pour dormir. »
Même si j’ai un petit choc en entendant ça, je rigole en leur disant que maintenant c’est trop tard, et que je ne peux pas sauter de l’avion en marche.
Dans le bus qui m’amène de l’aéroport Kennedy à Manhattan, je glisse une cassette dans mon walkman et j’écoute pendant presque tout le trajet, mes morceaux préférés de la musique du film
« Le Grand Bleu » qui vient de sortir quelques mois plus tôt, et que j’ai enregistrés en boucle.
C’est à la seconde où recommence le premier morceau, « The Big Blue Overture », qu’apparaît soudain devant
mes yeux, comme par magie, le ‘skyline’ New Yorkais. L’effet produit est saisissant ! La lumière que le soleil diffuse ce jour là colore la rangée de gratte-ciels de teintes ocres et orangées, et la
musique d’Eric Serra donne à cette mégalopole un aspect encore plus fascinant ! Je contemple avec extase la vision de cet alignement de gratte-ciels dont j’ai si longtemps rêvé, dont
je reconnais les principaux et dont je connais les noms par cœur, en écoutant la suite de mon enregistrement : 1 - 2 -
3
C’est beau, presque irréel, et je nage complètement dans mon rêve américain…
Le bus me dépose enfin au cœur de Manhattan. Bien qu’épuisée, je décide de rejoindre le YMCA à pieds et commence à descendre l’avenue. Tout est si différent ici, tout est tellement grand,
gigantesque, les interminables avenues horizontales tracées en de parfaites lignes droites, le contraste avec les buildings verticaux qui s’élancent vers le ciel, et sont parfois si hauts
que lorsqu’on se trouve à leurs pieds, on ne voit même pas leur sommet, et puis tout va tellement vite, les voitures qui foncent, les taxis jaunes qui ne s’arrêtent que le temps de vous
prendre, parfois se font des queues de poisson pour arriver le premier devant le client qui a fait signe au bord du trottoir, puis repartent comme des bolides dès la portière refermée, et
puis deux automobilistes s’engueulent, s’insultent, j’entends les « f…k you » qui fusent, puis repartent, les piétons ont tous l’air pressés, pire qu’à Paris, c’est la frénésie,
l’effervescence totale, ça bouge dans tous les sens, et soudain tout à l’air de tourbillonner autour de moi, j’ai complètement le tournis, il est temps que j’arrive. Je prends à droite la
34ème rue, et arrive enfin devant le bâtiment, au coin de la 9ème avenue.
Sloane House. Une immense bâtisse de la fin des années 20 à l’architecture typiquement new yorkaise. Un véritable monstre. Plus de mille quatre cent chambres alignées et empilées sur une
quinzaine d’étages, et si ma mémoire est bonne, quatre (ou cinq ?) énormes ascenseurs pour acheminer les gens vers leur destination.
J’entre. L’aspect n’est pas accueillant. Un grand hall froid, des comptoirs d’accueil sur la gauche, devant lesquels de nombreuses personnes font la queue, sûrement depuis longtemps, et les
ascenseurs au fond du hall. Il y a un monde fou dans le hall, et pourtant j’ai appris par la suite que ce YMCA, complètement à la dérive, et rebaptisé « Slum House » (slum
signifiant bidonville, taudis) ne remplissait déjà plus qu’une infime fraction de ses capacités d’accueil à l’époque.
Des groupes de routards habitués aux voyages sont assis par terre, à côté de leurs sacs à dos, dont l’aspect défraîchi fait penser qu’ils ont déjà fait trois fois le tour du monde. D’autres
sont allongés à même le sol et se sont endormis. Je me demande s’ils ont bien une chambre, ou s’ils vont devoir rester dormir dans le hall, faute de mieux. Pendant une seconde ou deux, je
me suis demandé, un peu inquiète, si ma réservation depuis la France s’était bien déroulée.
Je passe à la réception, remplis un formulaire, prends ma clé et entre dans un ascenseur. On est compressés, serrés comme des sardines, il faut même prévenir longtemps à l’avance si l’on
veut sortir, et je constaterai par la suite qu’il est fréquent qu’on ne puisse tout simplement pas le faire. Dès fois, quand la porte s’est refermée, les ascenseurs ne démarrent pas, et on
reste tous coincés dedans en espérant que ça se débloque un jour. Il était également fréquent d’attendre à son étage un ascenseur au moins vingt minutes avant que l’un d’eux n’arrive avec
une toute petite place vacante. Mais je ne veux pas prendre les escaliers. D’abord, je ne sais même pas où ils se trouvent, et puis j’ai peur qu’ils soient déserts et que je n’y sois pas en
sécurité.
Je ne me souviens plus exactement à quel étage était située ma chambre, mais je crois qu’elle se trouvait entre le quatrième et le septième. Il me semble que c’était le cinquième.
Un jour, jetant par hasard dans l’ascenseur un coup d’œil sur le tableau des étages, je constate avec stupéfaction qu’il passe directement du douzième au quatorzième. Par superstition,
aucun étage n’avait été nommé « treizième » à Sloane House !
Une fois sortie sur le palier, après avoir dû batailler ferme pour pouvoir émerger de là, et à la recherche de ma chambre, je traverse un long couloir à la moquette complètement fanée et
râpée, en marchant littéralement sur un tapis de pop corn. Ca crisse et ça craque à chaque fois qu’on les écrase. C’est vraiment crade par terre, et une odeur bizarre flotte dans
l’atmosphère. Ca sent la saleté, ou le manque d’aération, mais je constaterai que de nombreuses personnes fument du haschich ici, d’où l’odeur, ou prennent des drogues dures. Certains
étages de l’établissement étaient même connus pour le trafic de drogue qui s’y déroulait tranquillement. Je remarque également que les portes des chambres ne descendent pas jusqu’au sol, il
manque quelques centimètres, et je me comprends pas pourquoi tous les occupants sans exception ont bourré l’interstice avec du papier journal, au point qu’il ne reste pas un seul centimètre
de « trou ». Bizarre…
Ma chambre est une minuscule cellule stricte, et même spartiate, meublée d’un lit pour une personne en armature métallique massive, qui occupe au moins les trois quarts de la pièce. La
couverture est rêche et défraîchie, mais les draps sont propres. Le reste de l’espace est occupé par une petite table, dans le tiroir de laquelle je trouverai une bible, et puis finalement
une petite penderie et un radiateur qui ne servira pas en cette saison. Certains soirs, la chaleur de ce mois de septembre était telle qu’il m’a fallu dormir la fenêtre ouverte pour avoir
un peu d’air, ce qui signifie en fait que, vue la tranquillité légendaire des lieux et le bourdonnement incessant de la ville, je n’ai quasiment pas dormi ces soirs là.
On est encore en plein jour, mais avec le décalage horaire, les heures de vol, le retard de cinq heures de mon avion au décollage, je ne tiens plus debout. Je n’ai plus le courage de rien,
il faut absolument que je dorme. J’accroche la chaîne de sécurité après avoir fermé la porte à clé, et tente de tirer mon lit pour bloquer la porte, puisqu’il le faut, mais il est si lourd
qu’il ne bouge pas d’un demi-millimètre. A croire qu’ils l’ont collé au sol. Tant pis, je m’en fiche, je me couche, et sombre dans le sommeil la seconde d’après.
J’ai dormi le reste de la journée et toute la nuit. Je me réveille le lendemain matin, j’allume la lumière, je m’assieds sur le lit, pose les pieds par terre, et voilà que tout d’un coup
j’entends comme un petit bruit dans ma chambre, quelque chose qui bouge, ça remue quelque part. Intriguée, je scrute autour de moi, et tout d’un coup, rapide comme l’éclair, un rat fait
irruption d’on ne sait où, traverse la chambre comme un dingue, passe juste devant mes pieds, et se sauve en se faufilant sous l’espace de la porte ! Je ne sais pas lequel de nous
deux, le rat ou moi, a eu le plus peur de l’autre, à mon avis ce doit être moi, mais même si je n’ai pas crié, mon cœur a bien dû mettre un bon quart d’heure avant de se calmer et de
reprendre un rythme de battements normal, et que je parvienne à me remettre de mes émotions. Je me suis alors demandée si j’allais pouvoir rester, mais comme j’avais juste assez d’argent
pour manger (et pas dans des restaurants, plutôt au fast food, ou sur le pouce, ou encore avec plaisir au tout dernier « Automat » de New York qui datait des années cinquante et a
disparu peu de temps après), et que j’avais prévu de faire au maximum mes trajets à pieds pour ne payer que quelques transports, j’étais bloquée là. Alors j’ai fait comme tout le monde,
j’ai acheté des journaux et j’en ai bourré l’interstice entre ma porte et le sol, pour empêcher les rats d’entrer.
Je me lève, encore toute émotionnée, me dirige vers la fenêtre dont je soulève la moitié inférieure, et je passe ma tête dehors pour jeter un coup d’œil dans la cour, une cour sombre, aux
murs noirs de crasse. Cette cour était une sorte de puits disposé au centre du bâtiment, qui descendait jusqu’au premier étage. Les chambres qui donnaient sur le puits, surtout celles d’en
bas comme la mienne, étaient donc sombres, mais d’autres personnes avaient la chance de disposer d’une chambre sur rue. Le sol de cette cour intérieure ne se situe que quelques étages plus
bas que ma chambre. Et là, je n’en reviens pas de ce que je vois ! Le sol est littéralement envahi de détritus, de restes de nourriture, de papiers gras, de cartons de pizzas, de
cannettes, de débris de verre… et au milieu de tous ces immondices, ça grouille de rats, à la recherche de leur nourriture ! Vision vraiment répugnante, et je referme la fenêtre avec
probablement sur mon visage un air franchement écœuré.
Tous les soirs, exactement à la même heure, j’entendrai une sorte de « dziiing ! » sur fond de télévision. C’était le bruit d’une bouteille de verre qu’on balançait d’une
fenêtre, qui atterrissait dans cette cour et se brisait en mille morceaux.
Les personnes qui logent à mon étage, mais aussi dans les autres étages, ne sont pas toutes des voyageurs. Sloane House loue aussi des chambres à très bas prix pour les étudiants, qui
vivent donc là à l’année, et sert aussi, pour de nombreux New Yorkais dans la misère, d’abri temporaire. Ainsi, à mon étage, loge une clocharde, une femme qui parait sans âge, au dernier
stade de l’alcoolisme et de la misère, une autre femme sans abri, handicapée, qui se déplace difficilement avec ses béquilles (je me suis toujours demandé comment elle faisait pour arriver
à prendre les ascenseurs), et qui me dira un matin, avec une incroyable émotion, « God Bless You » simplement parce que je m’étais levée pour aller lui chercher un sachet de sucre
à la cafétéria, et une famille composée d’une mère élevant seule ses trois enfants, qui seraient eux aussi à la rue s’ils ne pouvaient être recueillis ici.
Je ne sais pas qui paye pour eux, ni combien de temps ils ont le droit de rester là avant de devoir repartir. Je vois ici un autre visage de New York, peut être son vrai visage, sa face que
l’on voudrait cachée en tout cas. Ce visage là, celui de pauvreté, de la misère, qui s’enlise et s’enfonce sous l’époque reaganienne, ce n’est pas en haut de l’Empire State Building, parmi
les touristes, qu’on le rencontre.
La devise de l’établissement, ou l’une des devises, je ne sais pas, était « le monde entier se retrouve à Sloane House ». C’était vrai, et c’était là le bon côté de la chose,
raison pour laquelle nombre de ses occupants ont plus tard regretté sa fermeture, malgré tous les problèmes qu’il y a eus. Il y avait à Sloane House des personnes de
toutes nationalités, de tous les pays, aux parcours très différents, mais le point commun des occupants, c’est que tout le monde était plus ou moins fauché là bas.
Pourtant, s’il est facile de rencontrer du monde, j’y rencontre peu de personnes car je souhaite rester le moins de temps possible à l’intérieur. Je pars le matin, je rentre le soir. Je ne
supporte pas l’ambiance, avec les rats, que l’on croise très souvent ici ou là et qui, en parfait New Yorkais qu’ils sont, ont toujours l’air pressés de se rendre là où ils doivent aller,
les beuveries, les « drogueries » ou les altercations dans les couloirs en pleine nuit, les portes qui claquent, les télés qui gueulent depuis les fenêtres ouvertes des chambres
qui donnent sur le « puits »… On crève de chaud dans ces petites chambres, et puis soudain, « dziiiing ! », pile à l’heure ou presque, voilà la bouteille
quotidienne qui est balancée par la fenêtre.
Mais je fais quand même la connaissance de quelques personnes sympas, notamment un jour en descendant au sous sol faire la lessive au Laundromat (j’aurais aimé qu’un entomologiste soit là
pour me donner le nom exact de cet espèce de cafard géant de six ou sept centimètres de long, probablement apporté de façon involontaire dans les bagages d’un touriste, qui se baladait
tranquillement au milieu des machines à laver et des paniers à linge), je sympathise avec deux étudiantes indonésiennes venues comme moi en touristes, qui me disent détester New York. Je
leur demande si ce n’est pas plutôt le YMCA qu’elles détestent, et non la ville elle-même, mais non. C’est aussi New York qu’elles n’aiment pas.
New York est une ville qui n’admet aucun compromis. On adore ou on déteste. Pour ce qui est de ce YMCA, je les comprends. Si j’avais eu les moyens, je serais aussi allée ailleurs. Mais
tout ne me semble pas non plus négatif. Les salles de bains, aux équipements complètement vétustes, sont malgré tout propres et l’eau est bien chaude, la cafétéria est correcte et c’est là
que je prendrai la plupart de mes « Breakfasts in America ». Il y a aussi une petite boutique où l’on vend différentes choses, et les précieux journaux qui finissent sous les
portes après avoir peut être été lus.
Par contre, malgré ses nombreux défauts, j’adore quand même New York, si vivant, si tonique, et dans lequel je vadrouille maintenant depuis plusieurs jours, après avoir passé la matinée à
la section de Manhattan de la bibliothèque publique, dans laquelle je trouve absolument tout ce que je veux et plus encore, sur la politique sociale de Reagan sous ses deux
mandats : articles, chiffres, statistiques, budget, rapports… J’ai vraiment bien fait de venir !
J’aime Manhattan où il est impossible de se perdre puisque la majorité des rues et des avenues portent des numéros, sauf dans le sud. J’ai essayé un jour, j’ai fait exprès de prendre
n’importe quelles rues au hasard, tourner par ici, prendre par là, sans regarder où j’allais, mais au bout d’une heure à essayer désespérément de me perdre, je voyais toujours parfaitement
où je me situais et comment trouver mon chemin.
Cependant, New York n’est pas, d’une manière générale, une ville facile, et je comprends qu’on ait pu ne pas l’aimer surtout à cette époque où ses nombreux problèmes, dont Reagan n’était
pas responsable à la base, puisqu’ils existaient avant lui, étaient cependant largement amplifiés par sa politique de coupes drastiques dans les crédits affectés à l’aide sociale,
l’emploi et la santé. Cela a plongé de nombreuses familles, déjà pauvres, dans une véritable misère, jeté des gamins à la rue, et sans doute augmenté la criminalité.
New York n’est pas une ville facile, non. Le premier matin qui a suivi mon arrivée, à peine ai-je mis le nez dehors et pris ma toute première photo sur la 34ème rue ouest, on me
balance depuis une voiture une bouteille d’alcool à la figure alors que je traversais l’avenue. Décidément, le lancer de bouteilles était à la mode à New York à cette époque. Un autre jour,
je croise un ancien vétéran du Vietnam d’une quarantaine d’années, devenu à moitié fou, vêtu d’un treillis militaire qu’il n’avait peut être jamais enlevé depuis son retour, qui faisait des
gestes menaçants en direction des passants en hurlant comme un possédé qu’il était allé au Vietnam et qu’il allait tuer tout le monde.
Le métro, dont les rames étaient encore entièrement recouvertes des fameux tags qui ont contribué à faire sa réputation de métro « pas comme les autres », et dont on disait qu’il
était le plus dangereux du monde, ne m’a pas semblé le coupe gorge que l’on décrivait, même si en effet l’ambiance n’y était pas la même que dans celui de Paris. Là aussi bien sûr, il faut
faire la différence entre rester quelques jours dans un endroit, et y prendre le métro deux ou trois fois pour quelques stations, et vivre là en permanence, et le prendre quotidiennement,
et il est vrai que les journaux ont rapporté à l’époque où je me trouvais là bas certains faits divers qui s’y sont déroulés.
Manhattan m’a semblé beaucoup plus agressif que Paris, c’est sûr. Manhattan est peut être à Paris ce que Paris est aux Provinciaux. Les rues sont plus bruyantes, aussi, avec ce grondement
permanent, de jour comme de nuit, qui provient d’on ne sait où, peut être des systèmes de climatisation, et ses sirènes de police omniprésentes, à la tonalité si typique, qui vous déchirent
les tympans et vous font penser qu’un meurtre a lieu quelque part toutes les deux minutes.
J’ai senti des tensions sociales très dures, période Reaganienne oblige, que de grandes manifestations sur la 5ème avenue ont illustrées en ce mois de septembre 1988.
J’ai également ressenti une atmosphère extrêmement tendue entre la communauté blanche et la communauté noire, à l’époque. Plus qu’un mur entre les deux communautés qui se croisent sans se
côtoyer, une vraie tension, palpable, qui alourdissait encore davantage l’atmosphère.
Retour à Sloane House. A mon étage, la porte d’entrée de la salle de bain des filles, située loin de ma chambre, de l’autre côté de l’étage, se trouve juste en face de la chambre d’un mec
qui ouvre systématiquement sa porte dès qu’il entend quelqu’un arriver dans le couloir, et surtout la porte de la salle de bain s’ouvrir. Il se montre alors torse nu en le bombant au
maximum pour jouer les machos culturistes. Au début son manège m’agace seulement, mais à la fin c’était tellement systématique, comme une véritable obsession chez lui, que même s’il n’a
jamais été plus loin, ça en devenait tout de même inquiétant. La seule fois où ça m’a donné un peu envie de rire fut quand, précédée d’environ dix mètres dans le couloir par un mec qui
rentrait dans sa chambre, à côté de la salle de baiin, le gars a entendu du bruit, a donc ouvert machinalement sa porte et s’est visiblement senti bête en constatant qu’il s’apprêtait à
bomber le torse devant un homme. Je suis ensuite passée comme une lettre à la poste. Inutile de préciser que si je souhaitais me rendre aux toilettes la nuit, je ne voulais pas le faire.
Des problèmes bien plus graves que cet imbécile bombant le torse sont survenus durant l’existence de ce YMCA, des femmes s’étant fait carrément agresser.
J’ai également sympathisé durant mon séjour avec des New Yorkais. Ils m’ont emmenée dans des endroits où je n’aurais jamais osé aller sans eux, comme le sud du Bronx, que nous avons
seulement traversé et où nous ne nous sommes pas attardés, mais cela m’a permis de voir de mes yeux ce dont je parlais dans mon sujet. Le sud du Bronx n’avait tellement rien à voir avec
Manhattan que j’ai eu peine à croire qu’on se trouve dans deux quartiers différents d’une seule et même ville, New York. J’y ai vu une pauvreté inimaginable, des bâtisses à la limite de
l’effondrement, des terrains vagues abandonnés, et même des personnes à la fenêtre d’un immeuble qui avait complètement brûlé. Visiblement, ils y logeaient toujours. Je remarque sur le
trottoir, devant un terrain vague que j’ai pris en photo, des tas de petites choses bleues. Je me penche et ramasse une petite capsule en plastique, dont le couvercle est bleu. Ce sont des
capsules de crack, m’explique-t-on. Le trottoir en est recouvert ! Et dire que j’avais été choquée par un amas de pop corn sur de la moquette, le jour de mon arrivée !
Nous sommes également allés voir Manhattan de nuit, depuis l’autre côté du Brooklyn Bridge, à Brooklyn Heights. Le New York des mieux lotis. J’ai été éblouie par la beauté féérique de ce
spectacle.
Je constate alors que Manhattan ne s’arrête jamais de vivre. C’est comme à Sloane House, on ne dort pas la nuit. La ville vit un peu au ralenti, ce qui permet de faire les travaux de voirie
impossibles à effectuer de jour, notamment pour réparer les fameux « nids de poule » qui forment de grands trous dans la chaussée, mais il y a toujours du monde dans les rues, des
flots ininterrompus de voitures sur les avenues, toujours des taxis qui sillonnent la ville à la recherche de clients, et les enseignes lumineuses qui clignotent et restent allumées en
permanence pour tromper la nuit.
Et puis une nuit, vers la fin du séjour heureusement, j’avais ma fenêtre ouverte, mais un silence étrange dominait le bâtiment, pas de télé qui hurlait, pas d’éclats de voix. J’avais tout
de même du mal à m’endormir avec le bourdonnement de cette ville qui ne dort jamais, et le raffut des rats tapageurs qui se prenaient les pattes dans les cannettes et les faisaient rouler
partout, ou faisaient la java dans les cartons de pizza.
Et tout d’un coup, on entend dans la cour un cri totalement épouvantable qui déchire ce silence relatif, un de ces hurlements qui monte soudain dans les tonalités les plus aigues, qui vous
glacent le sang et vous laissent sans voix. Je n’avais jamais entendu quelqu’un hurler comme ça. Ce n’était pas un cri de douleur, mais un hurlement de terreur, une terreur inimaginable,
mais aussi et surtout un cri de détresse, et de profond désespoir. J’ai tout de suite su ce qui s’était passé, il était impossible de ne pas savoir que ce cri était celui de quelqu’un qui
venait de comprendre qu’il allait mourir dans quelques secondes, et que même s’il refusait avec rage ce qui venait de lui arriver, même s’il voulait désespérément continuer à vivre, il
savait qu’il s’était bêtement fait avoir, et que plus rien ne pouvait changer le cours du destin.
Ce cri n’a duré que deux ou trois secondes, et puis plus rien. Le silence est retombé comme une chape de plomb sur la cour intérieure. Mon cœur s’est mis à battre comme un fou, mes oreilles
bourdonnaient, je n’entendais même plus le ronronnement de la ville, et j’ai commencé à ressentir une peur immense, quasiment une crise de panique. J’en avais même du mal à respirer, ma
respiration était bloquée, j’avais l’impression qu’il fallait que j’aspire deux fois plus d’air pour avoir le même taux d’oxygène dans les poumons. Je ne me souviens pas du temps que ça m’a
pris pour parvenir à reprendre mon souffle, je ne me rappelle pas non plus si j’ai fini par me calmer et m’endormir. C’est comme un trou noir.
Je me revois le lendemain matin dans le hall. Il est envahi de flics. Je me demande quoi faire, est ce que je dois aller en voir un pour raconter ce que j’ai entendu, mais est ce que cela
va être si utile ? Tout ce que je pourrais dire, c’est que j’ai entendu quelqu’un hurler, et ça, ils n’ont pas besoin de moi pour le savoir, puisqu’ils sont là, on
les a appelés je ne sais pas quand, et sont en train de fouiller tout le bâtiment.
Je retrouve mes amis New Yorkais et nous échangeons les nouvelles. Ils me disent très calmement, d’un air détaché : « Il y a dû y avoir un meurtre. » Ca n’a pas l’air de les
étonner du tout. Je n’ai pas cherché à en savoir plus, mais cela s’est sans aucun doute passé à l’arme blanche, sinon on aurait entendu un coup de feu. La journée s’est ensuite déroulée
tout à fait « normalement », et j’ai décidé de ne plus y penser. Lorsque je suis rentrée au YMCA le soir, il n’y avait plus de flics, tout était rentré dans l’ordre et je n’ai
plus jamais entendu parler par la suite de cette histoire. C’était juste une nuit ordinaire à Sloane House, un problème de plus dans cet établissement qui en avait déjà vu bien d’autres.
Mon séjour à Sloane House ne m’a pas dégoûtée de New York, même si mon premier contact avec cette ville fut plutôt rude. En 1992, repartie cette fois accompagnée, et logés au Vanderbilt
YMCA qui, sans bien sûr avoir le confort d’un vrai hôtel, n’avait évidemment rien à voir avec l’autre, j’ai voulu repasser voir « Slum » House pour montrer où j’avais logé.
Pourquoi cet espèce de pèlerinage ? Je n’en ai aucune idée. Peut être pour arriver à croire moi-même, en revoyant de mes yeux cet endroit à la fois cosmopolite et sordide, que j’y
avais passé vingt jours.
Le bâtiment était vide. Totalement désert. La porte était pourtant ouverte, et à l’intérieur, dans le hall immense, désormais fantomatique et plongé dans l’obscurité, il y avait juste un
gardien, tout seul, assis à l’entrée derrière une petite table, qui gardait les lieux. Je ne sais vraiment pas pourquoi on avait mis un gardien là, et ce qu’il était supposé garder,
puisqu’il n’y avait plus rien. Il nous explique que le YMCA a dû être fermé l’année précédente, à cause de « problèmes ». Quand il nous dit cela, je ne suis pas surprise, mais
tout de même, j’aurais dû m’en douter. C’aurait été le contraire, laisser ce YMCA ouvert, qui aurait été complètement aberrant.
Le bâtiment a été mis en vente, je l’ai appris par la suite. Il a longtemps été boudé par les investisseurs, l’absence de treizième étage ne les ayant peut être pas totalement convaincus.
Il est donc resté vide de nombreux mois, avant d’être finalement reconverti en 1994 en un complexe de logements, dont les loyers sont aujourd’hui, comme partout à New York, totalement hors
de prix.
Notes :
La photo du chapeau de l’article montre ma petite chambre à Sloane House.
Quelques photos de New York prises lors de ce séjour.
Je n’ai jamais pris de photos du bâtiment de Sloane House, mais il en existe plusieurs sur Internet, dont celle-ci.
Il existe un blog (en anglais) entièrement consacré à Sloane House, écrit par un immigrant d’origine chinoise, qui y a vécu et travaillé de 1988 à 1990, et qui raconte la vie sur le long
terme dans cette institution. Il offre un compte rendu bien sûr beaucoup plus détaillé que cet article qui ne reflète que mes vingt jours passés là
bas. Certaines pages sont plus intéressantes que d’autres, mais on peut déjà lire celle-ci en introduction, celle ci et celle là. Il ressort notamment de nombre de ses articles sa stupéfaction devant le laxisme de la
police new yorkaise lorsqu’il se passait quelque chose dans le YMCA.